MANIFESTE

RÉGÉNÉRATION ET PATRIMONIALISATION

La patrimonialisation des outils techniques et des friches industrielles doit être considérée au regard des problématiques environnementales actuelles et à partir des contraintes liées à l’utilisation des ressources naturelles.

La « régénération » est une alternative, un changement de paradigme, dans les méthodes de projet de développement du territoire, de patrimonialisation, de requalification ou de revalorisation des objets et entités qualifiés de « désuets » ou « obsolètes » et dont les imaginaires sont épuisés, usés et attendent d’être réinventés.

UNE QUESTION DE VALEURS.

L’objet abouti qu’est un bâtiment industriel ou une grue a une valeur d’usage, une valeur historique, voire une valeur émotionnelle. Mais il a également une valeur intrinsèque (incarné) dépendante des ressources utilisées pour sa fabrication ainsi que l’énergie nécessaire à leurs transformations, mais également celles qui ont été mobilisées pour sa conception et sa réalisation. À cela pourrait être ajoutée la valeur de l’ensemble des ressources qui ont été nécessaires aux humains qui ont participé à leurs élaborations (alimentaire, sociétale, sociale, etc.).

Afin de valoriser certaines de ces valeurs, des solutions pratiques existent aujourd’hui pour les objets, tels que le recyclage des matériaux ou la déconstruction des bâtiments et infrastructures.

Dans le cas du recyclage de l’acier par exemple, dans le cas d’une grue ou d’une Micheline, qui serait considérée en relatif état de fonctionnement, la question de la valeur de l’acier, façonné, conçu et utilisé pour la fabrication d’un outil de levage ou de traction peut il être réduit à celui du poids et de la valeur de l’acier ?

Sans aborder la question de l’énergie nécessaire à cela (démontage, transport, fusion de l’acier, etc.).

Dans le cas de la déconstruction, il s’agit d’un cas de régénération.

La régénération des matériaux (par récupération et réutilisation) est alors favorisée à celle de l’objet fini, le bâtiment, qu’ils composent.

Néanmoins pour la plupart de ces « vestiges » l’avenir est envisagé, dans le meilleur des cas à partir de la valeur historique ou encore de la valeur marchande des principaux matériaux qui les composent. Dans le pire des cas, à partir de la valeur foncière du terrain duquel ils ont émergé, une valeur alors nulle pour ces infrastructures, un coût voire une contrainte avec laquelle il faut faire.

LA PLACE DES CONTRAINTES ET DES RESSOURCES.

Les ressources tiennent généralement dans les projets une place qui conditionne un type de relation bien particulier et qui est au cœur du paradigme consumériste. Celles-ci sont utilisées afin de satisfaire les exigences nécessaires à la réalisation d’un projet qui aura été conçu sans aucune relation avec elles. De la même manière, les contraintes sont vues comme des obstacles à la réalisation, obstacle à la création humaine. Il est alors question ici de renverser cette approche en plaçant les ressources ainsi que les contraintes comme point d’émergence de possibles.

En inversant la relation, l’objectif n’est plus préalablement défini, mais construit à partir des ressources, des opportunités et des contraintes (technique, juridique, économique, etc.). La singularité émerge alors des circonstances et de la complexité qui lient l’ensemble structurant du projet (ressources, contraintes, opportunités).

COMPLEXIFICATION & DÉVELOPPEMENT.

Les typologies de développement du territoire se sont simplifiées, homogénéisées. Une complexification semble nécessaire, en lien avec le milieu, le territoire, et les différents acteurs de celui-ci. Cette complexification est nécessaire à l’émergence de singularité, à une réelle imbrication des initiatives sur le territoire et à une cohérence du développement dans l’espace et dans le temps.

À partir du territoire du Port Nord est envisagé et discuté un développement urbain qui serait multiple, complexe et permettrait une utilisation de celui-ci pour la plus grande diversité. Multiple par un développement qui ne se fait pas suivant l’unique point de vue économique, mais également en lien avec une utilisation cohérente et complexe des différentes contraintes (ou potentielles) du site, des ressources du territoire et de ses usages.

TRANSFORMER LES CONTRAINTES EN OPPORTUNITÉS

Il s’agit de développer un lieu d’accueil, ou des étudiants, citoyens, visiteurs, sont invités à « travailler », à contribuer, à inventer avec et à partir du territoire, des contraintes et des outils techniques, tout en conservant leur l’authenticité, en les détournant, les décalant de leurs utilisations initiales, en se les appropriant.

Le Port devient alors un lieu de recherche, d’expérimentation et de formation à la curiosité (technique, esthétique, artistique, matériel, etc.), aux déplacements des points de vue et des perceptions.

Le choix pédagogique se porte notamment sur le développement d’un esprit « adaptatif », du travail à partir de l’existant, « in situ » plutôt qu’à partir d’un projet conçu « a priori », mettant l’accent sur l’importance du contexte, du territoire, des ressources disponibles, de la disposition du lieu, des acteurs environnants, etc., comme fondement de la pratique pour les architectes, les artistes, les ingénieurs, les citoyens, contribuant ainsi à une réappropriation du désir, issu du « faire ».

SOURCE D’INNOVATIONS, POTENTIELS D’EXPÉRIMENTATION, SUPPORT DE RECHERCHES ET DE CULTURES.

Il serait alors possible de valoriser le patrimoine industriel en conservant l’identité de la ville et en favorisant une nouvelle dynamique sur le territoire.

Construire un projet à partir des existants, permettrait aux différents acteurs de proposer et inventer collectivement un nouvel imaginaire au territoire tout en minimisant les investissements initiaux. Cette démarche permettrait de fédérer et d’articuler des acteurs universitaires, industriels, artistiques et politiques autour d’expériences communes, et de compétences spécifiques. Elle permettrait également de produire sur le territoire des singularités des savoir-faire (et des savoir-être), de la création et de l’innovation.

UNE ALTERNATIVE AU TOUT CULTUREL

Alors que « culturel » prend le sens d’industrie il devient urgent d’explorer qu’elles peuvent être les autres modèles de développements, de redynamisation, de requalification et de réappropriation, par et pour le plus grand nombre, de ces territoires.

Comme c’est le cas pour de nombreux secteurs ou activités initialement non « marchandisable », tel que les voyages et la découverte (transformé en tourisme), l’amateurisme (transformé en loisirs créatifs) ou la contemplation et l’ennui (ravagé par les divertissements), les lieux abandonnés, tels que les friches industrielles, sont en France des territoires prisés et « colonisés » par l’industrie culturelle.

Depuis une trentaine d’années, ils se font accaparer par une culture qui au lieu d’être émancipatrice est vectrice d’industrialisation (que certains appels aussi gentrification). Son objectif (conscient ou inconscient) est un apport de valeurs (re-valorisation) pour ces lieux inappropriés et inappropriables par les institutions et la marchandisation. Cette valeur pourra être ensuite « capitalisée », transformant le territoire en un site à haute valeur foncière.

Ces territoires, vestiges de l’industrialisation, enfant de la révolution thermo-industrielle (des machines à vapeur aux porte-conteneurs), se multiplient en Europe à la suite des fermetures et des délocalisations, laissant croire à une désindustrialisation. Les industries sont maintenant culturelles, informationnelle, et celles des services.

Il s’agit d’interroger la Culture, son rôle face à cette industrialisation dont elle est devenue le prolongement, et ce qu’elle pourrait être d’autre.

PÉDAGOGIE ET EXPÉRIMENATION 

Une approche par la pédagogie permet ainsi une transformation des contraintes en potentiels d’innovations et de création. Elle permet également de contribuer au questionnement sur les formes de pédagogies. Il est question de renouer avec la technique et la matière, avec le territoire par un apprentissage à partir du jeu.

Le jeu, non dans sa signification qui lui est donnée dans le loisir « passif » (dit créatif) ni dans celui du divertissement, qui éloigne l’attention, la curiosité et la découverte. Mais le jeu, celui de l’enfant, qui lorsqu’il s’ennuie, se concentre, focalise son attention, détourne les objets, s’approprie son univers.

Il réutilise des objets inutiles, inutilisés, inusités avec une sincérité qui lui est caractéristique. C’est alors qu’il se construit et qu’il construit qu’il expérimente qu’il découvre le monde, le comprend, l’apprivoise dans une relation, avec son milieu et avec les contraintes et par une utilisation de son corps.

Le support technique qu’est ici l’outil portuaire (grues, silos, trémies, territoire…) sert de support à la transmission et à l’expérimentation. Il permet une base pour l’invention, et face à la contrainte, incite à confronter ce qui a été transmis au réel. Cette confrontation permet un réel apprentissage, et les contraintes (réel et singulières) sont alors source d’inventions.

UNE PATRIMONIALISATION DYNAMIQUE

Il s’agit également de proposer une alternative au devenir des friches industrielles, à la réinterprétation du patrimoine industriel, notamment, en conservant le mouvement des éléments du lieu dans la continuité des activités qui s’y déroulaient.

Ce mouvement qui caractérise l’essence même de ces éléments techniques (grues, portique, silos, trémies, etc.). Ce mouvement qui est constituant de l’ensemble technique qu’il est nécessaire de préserver pour pouvoir parler de patrimoine industriel. Ce mouvement qui permet la transmission de technicité à partir d’un patrimoine vivant.

LE PORT, OUTIL DE SON PROPRE DÉVELOPPEMENT

Des interventions telles qu’elles ont été faites sur les quais de Lyon (Confluence) en collaboration avec la Caisse des Dépôts sont difficilement envisageables ici (taille, dynamique, financements, etc.).

Oublier ce site, le laisser se dégrader, ou encore entamer un démantèlement, sans objectifs autres que de se débarrasser de la contrainte juridique (lié à la sécurité publique) ne ferait que déplacer le problème et serait une perte d’opportunité. Cela représenterait d’une part une disparition d’une partie importante de l’identité de la ville, le port est l’une des dernières traces de son passé industriel. D’autre part, la ville se retrouverait avec un terrain vide à ses portes (800 m du centre historique).

La pratique depuis 2003, initié par Xavier Juillot (RITACALFOUL) et avec l’ENSAPLV de workshop d’expérimentation à l’échelle 1, a inspiré ce modèle de développement basé sur une pratique pédagogique, de recherche et d’expérimentation.

Cette solution telle qu’elle est envisagée, permettrait alors au site d’être son propre outil de développement, générateurs de capital, de savoirs et de dynamiques sur le port (et dans la ville), lui apportant une visibilité et une attractivité nouvelle.

Association PORTNORD